• Addictology and prejudices

Addictologie et préjugésRecherche

Publié le 28 octobre 2026 par AQIC

«Un café pour se réveiller, un verre pour accompagner un repas, du cannabis pour se détendre: les substances psychoactives occupent une place familière dans nos vies. Pourtant, leur étude demeure largement organisée autour des risques, des dommages et des dépendances», déclare Jean-Sébastien Fallu, professeur de psychoéducation à l'Université de Montréal. 

Fort de trois décennies de recherche, d’intervention et de participation aux débats publics, il propose une remise en question des fondements de son domaine, car ce déséquilibre compromettrait notre compréhension des usages et pourrait nuire aux personnes qui consomment ces substances. Dans un récent article, il plaide pour une science qui s’intéresse davantage à ses biais, à la diversité des usages et des savoirs, au plaisir, à l’autonomie et aux contextes de consommation tout en demeurant rigoureuse et en ne niant pas pour autant les risques et les dommages. Il nous en dit plus à ce sujet.

Qu’est-ce que la science des dépendances comprend encore très mal?

Essentiellement, ce que l’on comprend mal, c’est ce qui n’est pas pathologique, c’est-à-dire la normalité et la diversité des usages ordinaires. La consommation de substances psychoactives n’est pas en soi synonyme de problème ou de dépendance. Pourtant, le courant dominant de l’addictologie s’intéresse beaucoup plus aux usages problématiques qu’aux autres formes de consommation. On n’a qu’à regarder le titre des revues disciplinaires pour s’en convaincre.

On comprend encore relativement peu les fonctions et les significations de ces usages, mais aussi l’autodétermination des personnes qui consomment. Quels rôles la consommation peut-elle jouer dans la vie d’une personne? Que recherche-t-elle: du plaisir, une expérience sociale, une exploration, un sentiment d’appartenance, une modification de son état de conscience? Ce sont des questions qui méritent d’être étudiées scientifiquement.

Je défends d’ailleurs l’idée qu’on devrait parler davantage d’une science de l’usage des drogues et des troubles liés à cet usage plutôt que seulement d’une science des dépendances. Cela permettrait de ne pas réduire l’ensemble des personnes qui consomment à celles, minoritaires, qui éprouvent des difficultés.

Il faut de plus donner une véritable place aux gens concernés dans la production des connaissances. Lorsque j’ai assisté aux travaux parlementaires ou aux colloques de santé publique sur la légalisation du cannabis par exemple, j’ai été frappé par l’absence des personnes qui en consomment. Il y a là une forme d’injustice épistémique: certaines expériences et certains savoirs sont considérés comme moins légitimes que d’autres.

La science se penche donc principalement sur les risques et sur les problèmes, mais beaucoup moins sur les aspects plaisants, bénéfiques, fonctionnels ou tout simplement non problématiques de la consommation. Elle comprend également encore mal les effets de la stigmatisation qu’elle peut d’ailleurs contribuer à produire ou à renforcer. Lorsque les concepts et les mots utilisés présentent les gens qui consomment comme dépourvus d’autonomie, cela peut participer à leur déshumanisation.

Tous ces problèmes se renforcent mutuellement. En outre, leur portée dépasse les publications scientifiques et oriente les financements, les interventions, les politiques publiques et la façon dont la société considère les utilisateurs et utilisatrices de drogues et vice versa.

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